Isabelle Filliozat et les limites du troisième degré


Isabelle Filliozat Retour sur l'ellipse de la vie l-ecole-a-la-maison.com

Cet article https://www.les-supers-parents.com/faut-il-poser-des-limites-ou-pas-les-precisions-d-isabelle-filliozat/ est trop faible, trop peu.

La réflexion d’Isabelle Filliozat pour beaucoup rejoint les nôtres mais elle s’arrête en chemin… Nous vous invitons à le lire pour revenir en parler ici avec nous.

Voici ce que nous disons:

Interdits, selon Isabelle Filliozat

« Une structure, un cadre, des règles et des consignes : OUI. Des interdits et des limites : NON »

Voilà ce qu’elle propose.

Cette lecture pleine de bons sens nous dit: « Soyons plus intelligents, arrêtons de nous limiter à des comportements cassants et limitatifs ». C’est tout à fait juste.

Au premier degré, on interdit: vous n’allez pas laisser à l’enfant de moins de 3 ans le loisir de se jeter de la fenêtre du cinquième étage. C’est non.

Au second, on retire les interdits. Une explication, un enseignement vaut, sur ce genre de sujet, tous les interdits: l’enfant va comprendre le danger.

Mais au troisième, on les remet et on sait pourquoi. Il y a par exemple des motifs purement sociétaux. Il est interdit de griller un feu rouge, un point c’est tout. Il y a une nécessité d’apprendre que des choses sont vraies même si on ne les expérimente pas: vous interdirez à l’enfant de toucher à la cocaïne parce que l’explication ou l’expérience n’aideront aucunement. Vous lui interdirez de vous insulter en public, même si son caractère joueur l’y pousse. Ou de vous frapper. Un enfant qui aura été entièrement accompagné d’explications et de bienveillance n’est pas du tout garanti contre des actes amoraux. Et l’adulte qui l’aura élevé n’étant pas parfait, il y aura toujours des failles, des imperfections, un moment où l’enfant amènera l’adulte à formellement interdire. On n’a jamais vu un enfant ne pas se voir interdire quelque chose. C’est de l’illusion de croire que cela existe.

De ce fait, l’adulte qui s’interdit lui-même de poser un interdit est certain se de confronter à des incidents.

Or, si l’on va au-delà du troisième degré, on s’aperçoit que cela va bien au-delà de tout cela réuni, c’est au-delà du sociétal, de la morale et de la nécessité où trop d’éducateurs se cantonnent.

Il y a une dimension métaphysique. Les interdits sont indispensables pour créer l’être. C’est ce que nous expliquons dans l’article en référence.

Transgression ? elle est utile et nécessaire, contrairement à ce tabou ambiant (j’y reviens dans un instant). Il faut juste dépasser, là aussi, ce troisième degré.

La dimension supérieure de l’être humain se situe au-delà d’un simple regard « éducationnel », au-delà de la psychologie. C’est important de comprendre que le meilleur résultat en psychologie ne suffit pas.

L’individu ne peut atteindre cent que s’il pense à mille. Il a besoin de se nourrir d’absolu, d’au-delà du quotidien et de contingences. Personne ne peut l’ignorer.

Et puis, dans ces considérations, il y a jugement du parent. Le parent qui fixe des limites aurait en quelque sorte des problèmes. Isabelle Filliozat dit :

Du coté du parent : « mettre des limites » lui fait voir son enfant sous un angle qui déforme sa perspective. L’enfant est perçu comme débordant, incapable de dominer son énergie, de gérer ses comportements.

Oui au degré du parent qui fixe des limites pour freiner l’enfant mais non à celui qui fixe une limite pour appeler à se dépasser ! Ce jugement méconnaît donc les parents qui usent des contraintes et des limites avec art. Pour eux, c’est le contraire qu’il faut dire.

Quand vous lisez le commandement « Tu ne tueras point », vous pouvez n’y voir qu’un interdit, si vous manquez complètement de philosophie, mais vous pouvez aussi y voir tout ce que cela sous-entend: « car toute vie est sacrée et mérite un amour inconditionnel. »

Les limites dont parle Isabelle Filliozat ne sont en fait que le reflet de la vision qu’on en a: elle les voit comme mauvaises a priori. Or, on peut les voir exactement contraires à cela, elles sont peut-être justement la clé d’une définition, d’une identité, d’étapes parfaitement nécessaires, comme la terrasse de Bellevue est le point de vue indépassable au bas de Meudon qui permet de découvrir la région parisienne d’un regard.

De même, c’est parce que nous refusons que l’enfant soit considéré comme soi-disant « hyperactif » ou « hyperkinétique », ou ce genre d’étiquette farfelue imaginée par un adulte en mal de classements et de catégories, que nous donnons quant à nous à l’enfant ce don extraordinaire de la limite qui va être une étape à franchir.

Quant à l’interdit (à donner avec grande parcimonie naturellement, comme tout ce qui est absolu), il donne un sens du sacré, de l’absolu, et du dépassement. Le champion à qui on dit qu’il est « presque impossible » de faire tel chrono rassemblera ses forces pour l’atteindre. Mais il ne se battra probablement pas au maximum pour un chrono « impossible », il aura peur ou il respectera au fond de lui-même cet absolu et ne se prétendra pas au-dessus de tout, ou semi-dieu. A moins qu’il soit de cette race farouche. En ce cas, la limite sera un appel, un défi.

Va-t-il gagner ? Parfois, il faut gagner, mais pas toujours.

C’est cette nuance qui fait la différence. Il est bon que l’enfant téméraire réussisse et connaisse l’échec: trop d’échec lui nuit, trop de réussite aussi. De même l’enfant timoré. Songeons qu’un enfant timoré auquel on décide de ne donner que de la réussite, en abolissant toute limite, risque grandement de sombrer brusquement dans une confiance trop grande en lui.

On voit donc bien qu’il y a des « atteignables » moyennant une transgression (des auto-interdits, des croyances, des lois parentales, la Loi etc.) et cette transgression est parfois très féconde (les naturopathes aujourd’hui transgressent la loi médicale, il faut le rappeler) et il y a un « absolu inatteignable », qui est juste un phare; le bateau n’atteint jamais le phare mais se dirige vers lui.

Il est bon aussi, n’en déplaise aux tenants de l’éducation libertaire, que l’enfant ne comprenne pas toujours tout et qu’il ait en face de lui, parfois des interdits incompréhensibles. Même s’ils lui paraissent injustes. Nous en avons parlé par ailleurs.

Transgressions, selon Isabelle Filliozat

Elle dit: « Les limites et les interdits vont susciter l’envie de transgression, c’est pour cela qu’ils peuvent se montrer contre-productifs et parfois même dangereux ».

Ainsi, le fait de susciter des transgressions serait forcément mauvais ? Voilà une frivolité bien contemporaine !  Or, aller au-delà des limites ou des interdits peut être excellent et constructeur, dans la mesure où l’enfant a reçu le bagage nécessaire et que les circonstances l’imposent. Nous disons même qu’il est nécessaire que l’enfant un jour transgresse toutes les limites qui l’ont encadré, ne serait-ce qu’un bref instant, comme le bourgeon explose ou que l’arbre dépasse son tuteur.

Comme le dit Shrî Aurobindo, la « limite est utile, la limite devient inutile ».

C’est encore une fois, comme nous le disons sur ce blog, une question d’étape.

Isabelle Filliozat met les choses à plat dans le même temps et le même espace, ce qui n’est pas juste.

Les limites sont « extensibles », repoussées et mouvantes avec la maturation de l’être, ce qui est expliqué dans l’article maître sur ce sujet 😉 Quand nous lisons dans l’article

« on ne frappe pas » remplace un « chez nous il est interdit de frapper »

nous disons: attention. Certes, il vaut mieux dire à l’enfant « chez nous, on ne frappe pas », que « tu ne frappes pas » car l’enfant se sentira plus lié à un groupe, et non pas isolé.

Mais il y a un risque là aussi. Pour l’enfant, « chez nous, on ne frappe pas », ou « il est interdit de frapper », cela revient au même, c’est un interdit. Sauf que dans le second cas, « on ne frappe pas », ce n’est pas clair. La question de l’enfant de 8 ans sera « Pourquoi ? », suivie à 10 ans de « Qui dicte les règles ? » puis à 14 de « Etes-vous Dieu ? » et à 16 de « et si je faisais le contraire, qu’y pourriez-vous ? » »Chez nous, on… » peut aider mais jusqu’à un certain âge, quand par exemple l’enfant raconte que des enfants extérieurs l’ont tapé; mais il arrive un âge où cela sera compris comme sectaire, tribal même, et donc un peu antisocial parce que ça veut dire qu’ailleurs, ça se passe autrement. Au pire, ça peut vouloir dire : « Ailleurs tu vas te faire démolir, mais ici, on t’interdit d’apprendre à te battre. »

Enfin, on est dans le flou, le pire ennemi de l’enfance. Quelle est la référence ? L’opinion des parents ? Ce n’est pas une référence absolue. Ils ne sont pas des dieux, ils peuvent se tromper.

Nous disons: mieux vaut s’en remettre à un absolu, se dégager de la responsabilité ultime car nous n’avons pas créé le monde. Nous ne pouvons pas justifier de cette phrase « sois pacifique », car cela dépasse la bienveillance, le pacifisme, les règles du savoir-vivre ou du « vivre-ensemble » (comme on dit dans les salons du ministère…)

Cela renvoie à une loi intangible que les parents n’ont pas inventée: le respect de la vie.

Des parents qui donnent l’air d’avoir inventé les normes

Donc, dire « chez nous, on… » c’est affirmer que les parents ont inventé des normes. Et c’est faux. Mieux vaut dire: « Dans notre famille, comme dans la plupart des familles, on ne frappe pas » pour éviter un « chez nous » qui coupe l’enfant de l’absolu et de la société.

D’ailleurs, pourquoi est-ce qu’on « ne frappe pas » ?

C’est drôle, parce qu’il y a à la fois une envie de ne surtout rien dire de radical ou de fort et en même temps un esprit totalitaire. « Je ne dis pas que je t’interdis mais je te dis : on ne fait pas ça ». Cela revient au même ! C’est dit autrement, d’un langage plus doucereux, mais c’est la même chose. C’est un peu comme sourire avec un gourdin dans les mains.

Allons, ne soyons point si craintifs de l’interdit et de la radicalité, en éducation.

Veut-on que l’enfant se retrouve démuni face à un agresseur, ou qu’il soit capable de le mettre hors d’état de nuire ?

La bagarre devrait plutôt être le recours quand tous les autres recours ont échoué, et si l’on veut que le jeune garçon ait un quelconque sens de la défense des plus faibles, on ne retire pas de son horizon la loi naturelle.

Malveillance ?

« La bienveillance me pose souci, elle soulignerait qu’on peut être malveillant », dit encore Isabelle Filliozat. Mais oui, évidemment, il y a des personnes malveillantes, consciemment ou non !

Nous croyons en la bienveillance parce qu’en effet, il y a une éducation malveillante, celle qui veille mal. Elle ne veille pas sur l’enfant.

Mais nous croyons bien mieux en l’éducation tout court. Car finalement « éducation bienveillante » est une expression qui suggère que l’éducation n’est pas forcément bienveillante, alors qu’elle l’est par nature: si l’on n’est pas bienveillant, on n’éduque pas.

« Education bienveillante » est un pléonasme, typique d’une époque qui perd le sens des mots.

On voit là des modes de langage et il faut toujours s’en méfier. Restons avec un langage pur, fuyons les snobismes, fuyons tout ce qui dit: « Nous avons inventé nos propres règles, ce qui nous précède est mauvais. » Car on n’invente rien du tout.

L’éducation a débuté il y a 600 millions d’années et il s’en trouve qui imaginent vraiment inventer quelque chose. Oui, il y a ici une vanité. Qui du reste se transforme rapidement, chez les « bienveillants », en fureur et méchanceté, nous le constatons sur les réseaux sociaux. Parfois, nous faisons des expériences très amusantes.

Mais revenons à notre sujet.

« Il est important de sortir de ces notions de bien et de mal », dit encore Isabelle Filliozat. Oui et non. On veut sortir du bien et du mal, et on se retrouve dans le relativisme, tout se vaut.

Pourtant, ce sont des absolus qui existent et entre lesquels tout être naturel se situe. Il y a un bien et un mal. C’est le principe fondateur, pas le principe ultime, qui est en-dehors du manichéisme. Retirez les principes premiers et vous avez des meurtriers qui ne savent même pas ce qu’ils font.

Il ne s’agit pas de retirer bien et mal mais de cesser de juger l’enfant. C’est tout à fait différent.

Par ailleurs, bien sûr, tout n’est pas « bien » ou « mal » mais situé entre les deux à des degrés divers.

Prenons l’exemple des bonbons. Il est dit : « Il me semble important d’être ferme par exemple sur le nombre de bonbons, mais pas sur les comportements excessifs, qui eux ont toujours une motivation à entendre ». Mais vous avez des parents dentistes qui disent « Non, aucun. C’est comme ça. Zéro bonbon. » C’est un absolu. Ils ont peut-être raison. On ne peut pas les exclure du champ de l’éducation.

L’interdit doit exister, parce qu’il enseigne une autorité supérieure qui n’est pas d’ordre humain, sentimental, rationnel, malléable. Un absolu est nécessaire dans l’horizon mental de l’être humain. Pas dans son quotidien incarné. L’interdit s’appliquera subjectivement ça ou là, selon les parents, mais il existera dans l’esprit de l’enfant, ce qui le construira. L’absolu fait naître la quête d’une libération, c’est le sens du chemin dans le règne humain.

Voilà chère Isabelle Filliozat, pour le reste, nous vous rejoignons, il faut que les enfants apprennent, à un moment juste et pas trop tôt d’ailleurs, que leurs parents peuvent se tromper.

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