« Comment apprendre à penser librement si l’apprentissage est imposé ? » La contrainte

Si l'apprentissage est imposé

Aujourd'hui, deux nouvelles questions d'une maman perspicace:

"Bonjour, je me pose deux questions :
- comment apprendre à penser librement si cet apprentissage est imposé?
- la qualité de l'apprentissage n'est-elle pas moins bonne quand celui-ci est imposé, même s'il est imposé avec enthousiasme et avec des méthodes originales?

Questions passionnantes qui se rejoignent.

Posons deux temps 1/ Ce n'est pas la contrainte qui prive de liberté 2/ mais la manière dont elle est vécue, pourvu bien sûr qu'elle demeure suffisamment saine.

1/ Ce n'est pas la contrainte qui prive de liberté et au contraire, la contrainte crée davantage d'activité cérébrale et émotionnelle. Par nécessité, l'être humain doit trouver des sorties, des solutions. On le voit très bien dans les pays de l'Est à l'époque communiste: on y trouve une foison de réflexion sociale dissidente. Au contraire, à l'Ouest, dans la permissivité, le niveau de réflexion s'effondre au niveau presque zéro. On peut comparer la littérature russe et française dans les années 80, c'est édifiant.

Même si l'apprentissage est imposé, La contrainte ne prive pas de liberté http://l-ecole-a-la-maison.com
De même, l'entraîneur emploie une contrainte qui tire le sportif (l'enfant par exemple) vers le haut et lui donne la liberté de ses nouvelles performances.

Car on est plus libre en sachant plus. Si l'enfant apprend l'anglais, il a la nouvelle liberté de l'anglais. C'est très important car cela rompt avec la liberté de choix qui elle diminue le développement. La liberté authentique est un horizon où l'on se déploie et non un choix entre quelques plus ou moins bonnes solutions.

C'est ainsi que nos démocraties, par exemple, ne sont pas des sociétés de liberté. Le choix, c'est l'illusion. Ce qui intéresse l'individu, c'est l'illimité de ses propres possibilités une fois qu'elles seront développées.

Cela signifie que l'enfant, ne connaissant pas ses propres possibles, ne peut pas guider sa propre éducation. Il peut guider le progrès vers la prochaine étape, mais il n'a pas la perspective générale. Sa maman verra en lui une capacité à marcher beaucoup par exemple et pensera à l'emmener en montagne mais lui-même n'en est encore qu'à espérer aller jusqu'au bout du parc seul.

Vous voyez quel principe nous exposons là ? L'idée actuelle que l'enfant peut se guider seul intégralement donne ce que nous voyons fréquemment: des enfants extrêmement limités à 20 ans. A 5 ans, ils sont éblouissants parce qu’ils n'ont pas été écrasés par de mauvaises contraintes, c’est vrai, mais ensuite ils ne peuvent pas concevoir... ce qu'ils ne connaissent pas. L'un de mes enfants me disait il y a un an: "Je ne sais pas ce que je veux faire plus tard, je n'aime rien." Il ne connaissait pas le millième des métiers, comment pouvait-il aimer quoi que ce fût ?

Nous lui disions: "Eh bien ! que dirais-tu d’être sauveteur en mer au Canada, ou pilote d'hélicoptère au-dessus des mines d'or africaines, ou archéologue sur les contreforts de l'Himalaya ?" Aussitôt, dans l'esprit de l'enfant, c'est une explosion d'impressions, de curiosité: son esprit s'engouffre dans des mondes inconnus et réalise qu'il ne connaissait pas des panoramas variés. C'est ce que le coaching appelle "les propositions en menu chinois": une liste de choses auxquelles la personne ne pensait pas avant. Cette liste favorise la réflexion, elle n'est que proposition.

Nécessaire contrainte

2/ La manière dont la contrainte est vécue: cela inclut le fait qu'une contrainte soit exclusive et prive d'horizon. Une contrainte qui fait mal à l'enfant, sans rien d'autre à côté, limite l'enfant. C'est ce que fait l'école; l'esprit n'a pas d’échappatoire, il n'y a pas d'horizon de secours. Et l'autre catégorie, ce sont les contraintes qui vont à l'encontre de sa nature, et qui sont néfastes. Mais si une contrainte, qui éventuellement est douloureuse, est accompagnée d'un chalenge par exemple ("Encore un effort, nous arrivons au col dans 300 mètres et de là on verra la mer et même l'Afrique !"), elle grandit l'enfant; on fera ici appel au discernement: si l'enfant est à bout, c’est une contrainte contre-nature, il faut que l'enfant ait la capacité de réaliser cette contrainte. Quant aux contraintes contre-nature, qui consistent par exemple à demander à un enfant de faire un exercice alors qu'il en est incapable, elle s'assimile à de la torture douce.

On peut donc dire que la contrainte n'est pas le problème en soi dès lors qu’elle n'est pas contre-nature, et qu'elle peut être un formidable moteur s'il y a en contre-partie un objectif.

Alors certes, Emmi Pikler professe fort justement la liberté motrice; il n'y a là aucun problème, cela s'adresse au bébé. Cela va devenir différent quand il s'agira de développement intellectuel et psychique. Non pas que le principe soit abandonné. Mais il va être complémenté avec ce que nous aimons appeler le challenge. L'enfant qui n'est pas sollicité tourne en rond. Comme la plante sans lumière.

Janus Korczack fait partie des grandes lumières qui nous aident. Mais lui-même employait des contraintes: tout est relatif. Une proposition elle-même contraint l'esprit à s'y intéresser. De plus, la contrainte donne à l'enfant cette liberté extraordinaire de l'auto-sollicitation, le quant-à-soi: il se défie de l'adulte et c'est aussi très important. L'adulte ne doit pas être pour l'enfant le référent absolu et ses erreurs sont très utiles ! C'est ce que nous expliquons. Ne sombrons pas dans la déprime parce que nous avons été injustes avec l'enfant, que nous avons dérapé. Certes, ce n'est pas génial, on va essayer de le corriger. Mais il y a là un profit immense pour l'enfant ! Il se dira: "Je ne suis pas comme eux, je suis différent." Et c'est un trésor, c'est un vivier vital.

L'adulte a peur de se tromper avec l'enfant

Vous remarquerez que presque tous les échecs éducatifs basés sur l’affection viennent du fait que l'adulte croit qu'il ne doit pas se tromper, se veut excellent en éducation et bute infailliblement sur le rejet naturel de l'enfant... qui a besoin, pour exister, de proposer un modèle différent. C’est ainsi que presque tous les parents pleins de bons sentiments et d'amour enveloppant se retrouvent échoués, avec des enfants qui vont exactement dans le sens opposé à ce qu'ils professent.

La nature n'est pas peace and love: elle a besoin de survie et d'affirmation. Survivre est plus important que d'être juste, bon ou généreux. La nature sauvera l'enfant de toute façon, et peut-être sur une mauvaise pente, s'il a l'impression qu'il est trop nul par rapport à ses parents. Voilà pourquoi il vaut bien mieux que les adultes se trompent et cela arrive de toute façon, et parfois volontairement et solidairement, pour que l'enfant puisse développer son sens de l'injustice et de la justice, son autonomie intellectuelle, morale et spirituelle.

Le père de Jean-Sébastien Bach lui interdisait de toucher au clavecin et se réjouissait d'entendre son fils aller pianoter discrètement la nuit. L'exemple de la "perfection" parentale et le désir d'amour parfait des parents est un désastre s'il n'y a pas d'une part une humilité puissante et d'autres part des propositions vers l'extérieur, qui orientent l'enfant vers d'autres modèles. L'enfant n'a pas besoin que de relations aimables.

Pour la contrainte donc, nous devons voir les choses non pas en blanc ou noir ("contrainte ou pas contrainte") mais en degré entre 100 et zéro. Une contrainte saine, à 10% avec une bonne motivation et du plaisir est excellente. Une contrainte à 90% est mauvaise. Korczak employait toujours des contraintes acceptables, c'est-à-dire en-dessous d'un seuil, parce qu'il avait besoin, dans son orphelinat, que des choses soient faites.

L'étape suivante, c'est: quel degré de contrainte pour quelle vitesse de progrès ? Une contrainte vaincue permet une contrainte suivante plus élevée. Pas forcément tout de suite, pas de manière régulière car l'être humain n'est pas une machine. Mais un jeune qu'on a emmené grimper un 1300 mètres pourra aux vacances suivantes faire un 1500m.

De même, un enfant qui réussit 10 fois de suite un exercice de maths pourra aborder un exercice plus difficile. Comme le philosophe qu'on compare à l'éléphant qui n'avance que d'une patte à la fois. De même, quand on grimpe en montagne, on apprend qu'on garde toujours trois points d'appui. Qu'on ne demande pas à un enfant de faire quelque chose qu'il ne peut pas faire. Et qu'il ne veut éventuellement pas faire parce que sa maman est trop parfaite et semble inatteignable, ou parce qu'il est fatigué par il s'est couché trop tard etc.

Tout cela, nous en parlons en détail dans la formation. Le degré et la progressivité sont fondamentaux pour permettre des challenges nouveaux et un progrès. Mais vous le verrez, c'est une formation qui amène énormément de choses, qu'on ingère progressivement, par la pratique. La pratique est le secret central.

"la qualité de l'apprentissage n'est-elle pas moins bonne quand celui-ci est imposé, même s'il est imposé avec enthousiasme et avec des méthodes originales? "

Si cette proposition était vraie, et qu'on laissait l'enfant choisir intégralement ses matières et son rythme, vous auriez ce qu'on connaît bien et qui est de plus en plus courant: un jeune en-deçà de ses possibilités, n'ayant pas connaissance de ses limites et n'étant pas capable de faire face à des chalenges imposés.

Vous savez, on pense réinventer les choses mais tout ce que nous disons est connu depuis des milliers d’années. Ce n'est peut-être pas popularisé depuis toujours mais on le sait depuis toujours. On a une idée fausse de l'éducation de jadis, de l'éducation médiévale ou antique, on croit qu'on se trompait et qu'aujourd'hui, on a de meilleures pistes. C'est précisément la preuve d'une chute de l'éducation. Certes, ce jeune paraît meilleur que ceux de l'école, mais c'est parce que l'école est dans le non-enseignement et la contrainte bête, avec des jeunes éteints.

On réinvente aussi l'éducation parce qu'il y a un individualisme qui se développe. Le pacte social est détruit. On veut le meilleur pour son enfant mais pas pour tous les enfants, on pense au sien. On élève son enfant selon ses propres convictions. On se coupe des autres, de la société. On a perdu le lien aux autres. On pense que l'enfant doit grandir sans contrainte: cela est un aveu que le pacte social, c'est-à-dire l'amour d'autrui, est inexistant.

Il y a là une blessure parce qu'on a été blessé dans sa vie, un rejet des politiques ou du fisc, et pour finir l'ébauche d'une rébellion contre la société. On n'est plus dans la société rurale où chacun était indispensable à l'autre, où le chaudronnier était utile au charron et le boulanger au rémouleur. On vit d’allocs qui dispensent de se rendre utile à son voisin. C'est catastrophique. Aujourd'hui, on peut élever son enfant et vivre sans lien aux autres. Mais c'est grave ! C'est très néfaste pour l'individu.

On ne manipule pas son enfant dans une perspective politique. C'est très courant chez les IEF: l'enfant participe d'une lutte sociale, lutte qui conduit à s'isoler avec d'autres personnes du même genre, c'est-à-dire à se communautariser. L'amour d'autrui, qu'on appelle le devoir, a sa dimension fondamentale aussi, dans l'accomplissement de l'enfant. L'enfant n'est pas en soi et par soi le but exclusif, son identité est à la fois une intégrité et une communion avec l'autre. Avec tous les autres, même les inconnus, même les plus lointains. Il a une responsabilité vis-à-vis de son prochain. L'idée qu'on élève un enfant sans contrainte jusqu'à 18 ans est totalement impossible en Inde, en Chine ou au Japon parce qu'il y a un lien social. Or, le lien social implique des contraintes.

Par conséquent, nous ne disons pas que l'éducation n'est que contrainte mais que la contrainte est un art à doser savamment; il y a un pourcentage de proposition et un pourcentage de contrainte, et il y a aussi un pourcentage de propositions de la part de l'enfant, et il y a un pourcentage de rien, car l'enfant a aussi besoin qu'on ne lui demande rien et qu’il ne fasse rien, il a besoin de solitude et de contemplation.

Voilà ce que votre beau message nous inspire, il pose des questions et fait des suggestions très riches.

http://educationbienveillante.org/

 
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3 Responses to « Comment apprendre à penser librement si l’apprentissage est imposé ? » La contrainte

  1. RD says:

    Eh bien, c’est aussi ce que je me demandais parfois. Maintenant, je suis éclairée!

    Merci

  2. sophie says:

    C’est vraiment très pertinent. Merci !

  3. Patricia Duquenhem says:

    bonjour,je viens de lire votre réponse « comment apprendre…. » j ai 60 ans est élevé mais 6 enfants maintenant c ‘est mon petit fils j.que nous élevons il va avoir 12 ans depuis l 1 mars je fait eam avec vos conseils je puise des des pistes etc.. j adhère a votre reponse j’aime imager les propos et si je puis me permettre voici l image que je propose « quand on a une jolie plante grimpante nous la tuteurons avec délicatesse pour qu elle prenne une jolie forme sans la blesser au fur et a mesure de sa croissance mais si nous ne le faisions pas au bout d un temps nous allons nous rendre compte qu elle risque de s’abimer de trainer sur le sol et si nous voulons la reprendre c’est la que vont commencer les problèmes on risque de la casser la blesser voire meme la voire mourir peu a peu  » vous me direz nos enfants ne sont pas des plantes sert mais je pense vraiment que nos enfants on besoin de guide ,d exemple et surtout d’AMOUR car c’est aimer que de reprendre avec douceur et fermeté. Je prefaire la discution au NON tout et une histoire de dosage se n est pas un bras de fer et ca se passe tres bien depuis un mois je peux dire qu il a beaucoup changé et moi aussi .voila a bientot .patricia D.

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